Une piste sérieuse pour soulager la fibromyalgie peut-elle sortir… d’un cours de langue ? Posée ainsi, la question ressemble à une provocation. Il y a quelques années, je l’aurais moi-même écartée d’un haussement d’épaules. Puis trois livres sont passés entre mes mains — et ils ont modifié jusqu’à ma façon d’exercer la médecine.
Neurologue et psychiatre, psychologue diplômé, chercheur en neurosciences de l’apprentissage, je vis depuis toujours entre deux mondes que je croyais étrangers l’un à l’autre. D’un côté, mes patients douloureux. De l’autre, les langues — j’en pratique une dizaine. Les trois livres que je vais vous présenter ont jeté un pont entre les deux. Je vous le dis d’emblée : vous n’y trouverez aucun remède miracle. Rien de ce qui suit ne remplace votre médecin ni vos traitements. Vous y trouverez autre chose : une compréhension nouvelle de ce qu’est la douleur. Et une piste concrète et gratuite pour soulager la fibromyalgie — celle que la médecine oublie presque toujours.
Soulager la fibromyalgie : pourquoi la douleur échappe aux examens
Commençons par ce que vous savez déjà trop bien : la douleur de la fibromyalgie est réelle. Elle n’est ni imaginaire, ni «dans votre tête» au sens où l’entendent ceux qui doutent de vous. Mais elle a une particularité qui déroute la médecine classique : les tissus, eux, vont bien. Les radios sont normales, les prises de sang aussi. Alors, d’où vient-elle ? Les trois livres qui suivent répondent, chacun à sa manière, à cette question. Leur réponse commune change tout : la douleur n’est pas fabriquée dans les muscles. Elle est fabriquée par le cerveau. Et ce que le cerveau a appris à fabriquer, il peut, dans une certaine mesure, le désapprendre.
Norman Doidge, «Guérir grâce à la neuroplasticité» : le cerveau peut désapprendre la douleur
Le premier est signé Norman Doidge, psychiatre canadien. C’est le livre qui m’a rendu quelque chose que notre spécialité perd facilement : de l’espoir à transmettre. Doidge y raconte, entre autres, l’histoire d’un médecin américain spécialiste de la douleur. Un accident l’avait rendu lui-même prisonnier de douleurs chroniques. En étudiant l’imagerie cérébrale, celui-ci constate un fait capital. Les zones du cerveau qui traitent la douleur chronique ne lui sont pas réservées. Quand elles ne «font pas mal», elles s’occupent de pensées, d’images, de souvenirs, de mouvements, d’émotions.
Il en tire une stratégie d’une audace folle : occuper le terrain. Chaque fois que la douleur se présente, il impose à ces mêmes zones une autre tâche, massivement, obstinément. Semaine après semaine, la douleur perd du terrain — jusqu’à le libérer. Les neuroscientifiques nomment cela la plasticité compétitive. Dans le cerveau, les fonctions se disputent les mêmes territoires — et c’est l’usage qui décide. Depuis cette lecture, je ne vois plus la douleur chronique comme un état que l’on subit. Je la vois comme une occupation de territoire — et un territoire, cela se reconquiert.
David Butler et Lorimer Moseley, «Expliquer la douleur» : comprendre sa douleur la diminue déjà
Le deuxième livre est devenu la référence mondiale de ce qu’on appelle l’éducation aux neurosciences de la douleur. Son idée maîtresse : la douleur n’est pas une mesure de l’état de vos tissus. C’est une alarme produite par le cerveau quand il conclut que vous êtes en danger. D’ordinaire, l’alarme est utile. Mais elle peut se dérégler : devenir trop sensible, se déclencher pour rien, rester bloquée. C’est très exactement le drame de la fibromyalgie — une alarme devenue folle dans un bâtiment intact.
Pourquoi est-ce une bonne nouvelle ? D’abord parce que cela valide votre douleur : une alarme déréglée sonne vraiment, elle fait vraiment mal. Ensuite parce que les auteurs démontrent un fait étonnant, vérifié en clinique. Simplement comprendre ces mécanismes fait déjà baisser la douleur. Une alarme qu’on comprend fait moins peur, et un cerveau qui a moins peur fabrique moins de douleur. Ce livre a transformé mes consultations. Je passe désormais plus de temps à expliquer la douleur à mes patients qu’à chercher à la faire taire — et c’est plus efficace.
Mihaly Csikszentmihalyi, «Vivre» : là où l’attention s’absorbe, la douleur recule
Le troisième livre ne parle ni de douleur ni de médecine. Ce psychologue hongrois a passé sa vie à étudier un état que nous connaissons tous : le flow. Ces moments où une activité nous absorbe si complètement que le temps disparaît — et avec lui, la fatigue, les ruminations… et les sensations du corps. Votre cerveau ne peut pas tout traiter à la fois. Son attention est une ressource limitée, et ce qu’elle n’éclaire pas s’éteint à moitié.
Vous l’avez déjà vécu : une conversation passionnante, un film, un ouvrage qui vous happe. Pendant une heure, la douleur était toujours là — mais vous n’étiez plus là pour elle. Csikszentmihalyi montre que cet état n’est pas un hasard qu’on attend, mais un état qui se cultive. Il survient quand une activité offre un défi à notre mesure, un but clair et un retour immédiat. Grâce à lui, j’ai compris que «se changer les idées» n’est pas une politesse que l’on fait aux malades. C’est, au sens strict, une intervention sur le cerveau qui fabrique la douleur — autrement dit, un levier direct pour soulager la fibromyalgie.
Soulager la fibromyalgie par une langue étrangère ? La réponse que je n’attendais pas
Posez les trois livres côte à côte, et une question surgit. Quelle activité pourrait occuper massivement le territoire cérébral de la douleur (Doidge) ? S’appuyer sur un cerveau rassuré plutôt qu’effrayé (Butler et Moseley) ? Produire de l’absorption sur commande, jour après jour (Csikszentmihalyi) ? Bref : tout réunir pour soulager la fibromyalgie ?
J’ai cherché — et la meilleure réponse que je connaisse, je l’avais sous les yeux depuis toujours : apprendre une langue. Rien ne mobilise autant de régions cérébrales en même temps : sons nouveaux, mots, mélodie, mémoire, émotion, imagination. C’est une source inépuisable de nouveauté, dosable à votre rythme, qui ne demande ni effort physique ni sortie de chez soi. Elle offre exactement la structure du flow : des défis à votre mesure, des progrès qu’on entend. Et elle ajoute ce qu’aucun antalgique ne donnera jamais : une identité qui grandit. Pas seulement «une personne qui a mal» — une personne qui, cette année, apprend l’allemand, ou l’italien, ou l’espagnol.
Et maintenant, concrètement ?
Un mot de franchise, du médecin autant que de l’auteur : non, apprendre une langue ne «guérit» pas la fibromyalgie. Et les jours de brouillard, personne n’a envie d’ouvrir une grammaire. C’est justement là que la forme devient décisive : de courtes histoires à écouter et à absorber, par petits blocs de langue prêts à l’emploi, sans règles à mémoriser. De quoi solliciter très peu la mémoire de travail — précieux quand le fibro-brouillard s’installe. C’est la forme exacte que j’ai donnée à mon enseignement de l’allemand sur apprendre-allemand.com. Et si vous voulez éprouver cette absorption par vous-même, l’essai est gratuit. «La Traversée» est une histoire qui vous glisse une langue étrangère sans effort. Recevez gratuitement ses trois premiers chapitres, avec leur version audio — le formulaire vous attend à la fin de l’article jumeau que j’ai publié pour l’occasion.
Cet article participe à l’événement «Les 3 livres qui ont changé ma vie» du site Des livres pour changer de vie. J’apprécie beaucoup ce site, et l’article que j’y préfère est la chronique de «L’homme qui voulait être heureux». On y voit, incarné dans un roman, ce que Butler et Moseley démontrent en scientifiques : nos croyances agissent sur ce que nous vivons, jusque dans notre corps.
Dr Dieter Jeromin — neurologue et psychiatre, chercheur en neurosciences de l’apprentissage, polyglotte